Hans Ulrich Jost : Historien. La Suisse démystifiée.

29 juillet 1940 –

 

Tourné le 2 octobre 2020 à Lausanne.

Hans-Ulrich Jost – Association Films Plans-Fixes (plansfixes.ch)

 

> Hansueli Jost, né en 1940, fils d’un instituteur de village du Seeland, écrit son prénom, selon les publications, tantôt avec, tantôt sans trait d’union. Dans « Bienvenue en Euroland » (1998), il signe avec Hans Ulrich Jost ; dans « Le salaire des neutres » (1999), avec Hans-Ulrich. C’est également le cas sur Wikipédia. En français : Hans-Ulrich. En allemand : Hans Ulrich. L’usage fluctuant du trait d’union révèle que Hansueli Jost est un homme aux multiples facettes : d’une part, un professeur d’histoire à l’esprit critique ; d’autre part, un pilote d’avion de combat et un officier de l’armée suisse. <

 

Je n’ai rencontré Hansueli Jost qu’une seule fois, il y a un demi-siècle. Il avait été invité à diriger une séance à Münchenwiler. Et là, le trentenaire se distinguait déjà. Le séminaire au château de Münchenwiler (« Gemeinschaftsseminar im Schloss Münchenwiler »), encore proposé par Werner Kohlschmidt, avait toujours lieu la semaine suivant la Pentecôte. Du jeudi matin au dimanche soir, huit professeurs et huit à douze étudiants se réunissaient dans la salle des chevaliers (« Täfersaal ») classée monument historique pour traiter d’un thème interdisciplinaire.

 

La condition préalable à la participation des professeurs était l’intérêt pour l’échange contradictoire avec des collègues et des jeunes. Il était demandé aux étudiants d’être « accepté pour les études dans l’une des disciplines concernées ». Cette condition suffisait pour prendre place à la table classée monument historique, mettre le feu à la pipe et l’esprit en marche.

 

La relève académique pouvait alors découvrir de manière informelle la « universitas litterarum », avec la multitude de ses disciplines et de ses questions, dans un cercle restreint et protégé. Et après les séances de séminaire, il restait du temps pour déguster un verre de chasselas au « Bären » tout proche, avant de passer au repas.

 

Dans la salle à manger, c’est le personnel de service qui dictait la disposition des places. Il mélangeait les étuis à serviettes d’un repas à l’autre, et il fallait s’asseoir là où on les trouvait. C’est ainsi que les débutants pouvaient côtoyer les sommités ainsi que le maître assistant Hansueli Jost, de loin le plus jeune parmi les érudits. Mais les plus âgés le traitaient avec respect. Nous, les étudiants, nous en concluèrent : C’est quelqu’un ! Il faut garder un œil sur lui.

 

Pendant les séances de séminaire, l’ambiance dans la salle des chevaliers était à la fois idyllique et instructive. Le matin, le soleil brillait sur le côté par la fenêtre ouverte, l’après-midi par l’arrière sur la table tirée. Dehors, une fontaine murmurait sous deux arbres. Parfois, on entendait des pas sur le gravier.

 

Pour ses interventions, Stefan Kunze, le musicologue, se levait toujours et tenait son cigarillo en l’air, le bras plié, pendant qu’il parlait. Il avait quelque chose d’intelligent à dire sur chaque sujet et réalisait ainsi l’idéal de l’humaniste cultivé de tous côtés.

 

Thomas Gelzer, le gréciste, restait assis pour parler et se contentait de retirer le cigare géant de sa bouche. Il l’appelait, dans son dialecte bâlois très prononcé, « Rossteeter » (boulon de tir, un instrument d’abattoir) et prenait un plaisir diabolique à ramener sur terre des opinions déviées en citant des auteurs classiques.

 

En fumant des pipes Dunhill, Walther Killy prouvait sa prétention à l’excellence, et la main tenant la gemme illustrait la distinction de ses votes.

 

Il y avait deux séances par jour de séminaire. L’une le matin, l’autre l’après-midi, chacune limitée à deux heures. En outre, on avait le temps de se promener, de lire et de poursuivre la discussion, par exemple autour d’une bouteille de Vully au « Bären ».

 

Je me souviens d’un thème : « Le beau et les arts ». Le séminaire commençait par le « concept de beauté de l’Antiquité dans la littérature et la sculpture » et se terminait, après trois jours, par la « dé-esthétisation de l’art au XXe siècle ».

 

Un autre thème était « Tristan et Isolde ». Le médiéviste, l’ancien linguiste, le musicologue (grâce à l’opéra de Wagner) et le néo-linguiste (grâce à la nouvelle « Tristan » de Thomas Mann) se sont alors rencontrés.

 

En 1978, pour le bicentenaire de sa mort, le thème de « Jean-Jacques Rousseau », une « interface » – comme on dirait aujourd’hui – entre la pédagogie, la philosophie, la botanique, la musique, la littérature, la politologie, l’histoire, la psychologie, fut certes passionnant, mais annulé « faute d’inscriptions d’étudiants », tout comme le séminaire au carrefour des mathématiques, de la philosophie, de la pédagogie, des sciences sociales, de l’histoire contemporaine et universitaire, de la linguistique et de la politologie : « Bertrand Russel ». Mais justement : « Le Bernois n’a jamais été scientifique ». C’est ce que constatait déjà en 1809 le professeur de philosophie bernois Samuel Ith.

 

Mais lorsque Münchenwiler eût lieu, il offrit aux participants une fête de l’esprit inoubliable. Même si, en tant qu’étudiant, on était bien trop intimidé pour prendre part à la discussion, on appréciait de pouvoir s’asseoir à la table des dieux et de saisir leurs particularités, que l’on comprenait comme des caractéristiques de la personnalité.

 

Certaines expressions sont restées et ont rejailli sur le quotidien des étudiants, comme la notion de « flou poétique » (« lyrische Unschärfe ») de Killy ou le terme de « malentendu anachronique » de Judith Garamvölgy, qui exprime le fait que nous ne devons pas tirer de conclusions de notre époque sur les précédentes. Le tout accompagné du « Jäjäjä ! » aboyé par Gelzer pour manifester son approbation enthousiaste. Son enjouement juvénile, qui entraînait tout le monde, et l’attention sérieuse avec laquelle il traitait les sujets spirituels faisaient de lui le favori de la Table ronde.

 

« Monsieur Gelzer, épousez-moi ! », s’exclama un jour l’étudiante finlandaise en philosophie, dont l’objectif était d’acquérir la nationalité suisse par le mariage. Mais Gelzer répondit en riant : « Chère Mademoiselle, vous connaissez le vers : ‹ Ils n’ont pas pu venir ensemble, car l’eau était trop large ›», indiquant ainsi de manière innocente à la tablée qu’il était « de l’autre rive ».

 

Cela s’est passé un samedi, au bord du lac de Morat, où l’on se rendait le dernier soir du séminaire. Car les promenades communes du soir avaient leur ordre : le jeudi, « les alentours » du château, et le vendredi, le village voisin de Cressier, où l’on se montrait les pignons de la propriété où l’intellectuel de droite Gonzague de Reynold s’était retiré après avoir dû quitter en 1931, sous la pression de la gauche politique, sa chaire de littérature française à l’Université de Berne.

 

C’est donc lors de ces journées, qui sont restées gravées dans ma mémoire, que j’ai rencontré Hansueli Jost, quelques années avant qu’il ne devienne professeur ordinaire d’histoire contemporaine et suisse à Lausanne. En tant qu’habitué (j’avais été appelé à siéger à la commission de Münchenwiler en tant que représentant des étudiants), j’ai été immédiatement frappé par la nouveauté de sa démarche. Il ne s’exprimait pas et ne se comportait pas comme un intellectuel, mais comme un camarade volubile, brillant, mais sans ambition. Son savoir était certes indéniable, mais il n’était pas, comme chez la plupart des autres, affiché avec prétention.

 

Ce qu’il avait à dire, il le soumettait au débat. Ça, c’était nouveau, c’était différent. Les professeurs ordinaires menaient à la hauteur en la révélant pas à pas. Hansueli Jost, quant à lui, laissa la compréhension émerger d’elle-même, à partir d’une discussion. Il la déclencha en distribuant une feuille de thèses au début de la séance.

 

Je me souviens encore de l’impression que cette feuille de thèses a provoquée en moi : J’ai ressenti un choc joyeux de prise de conscience, car cinq points clairs définissaient les dimensions d’une situation complexe – disons : de manière amicale pour le cerveau.

 

Je sentis tout de suite que « ça » se trouvait là. Il ne restait plus qu’à l’approcher patiemment, attentivement et méthodiquement. Pouf finir, on pouvait alors lui donner son nom : *T’appellerais-tu Rumpelstilzchen ? » Dans le film des Plans Fixes, l’octogénaire explique d’où lui venait sa démarche : de la formation aux avions de combat. « Si l’on garde un œil trop fixe sur la cible, on la rate. Il faut s’en approcher en tournant autour d’elle. On réussit alors à l’abattre. »

 

Plus tard, le professeur à l’université de Lausanne a toujours placé l’histoire suisse dans le contexte de l’histoire générale, et l’histoire récente dans le contexte de l’histoire ancienne. Il réalisait ainsi le concept d’Ernst Gombrich :

 

L’étude des cultures est essentiellement une étude des contextes, et ce que nous voulons transmettre à nos étudiants, c’est davantage ce sentiment de continuité ininterrompue qu’une assimilation non critique de la matière enseignée. Nous voulons éveiller en eux une habitude de pensée qui recherche partout des corrélations : non seulement dans leur domaine de travail immédiat, mais aussi dans toutes les manifestations culturelles qui les entourent.

 

L’usage fluctuant du trait d’union dans l’écriture du nom de Hansueli Jost devient ainsi l’expression d’une pensée dans le « ceci aussi bien que cela » et « cela dépend des circonstances » : Officier de l’armée suisse et professeur critique, pilote d’avion de combat et chercheur en histoire comparée, maître-assistant suisse-allemand à Münchenwiler et professeur ordinaire francophone à Lausanne. – Celui qui a acquis cette ouverture ne veut plus retourner à l’étroit.

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